Les Haenyo ("femmes de la mer") de l’île de Jeju, en Corée

À l’extrême pointe sud-ouest de la péninsule coréenne se trouve l’île de Jeju, peu connue du monde extérieur. Elle abonde en mythes et épopées chamaniques, puisqu’on y recense 18 000 divinités et 346 sanctuaires, dont 68% sont consacrés à des déesses. Quand on connaît la dureté de la vie des femmes à Jeju, on comprend mieux pourquoi l’île compte tant de mythes et de déesses.

Jeju est célèbre pour ses « trois entités abondantes » (samda) : les femmes, le vent et les rochers. Cette île volcanique est en effet faite de roche, sur le sol comme en sous-sol, ce qui explique l’aridité des terres. Exposée à la mer de tous côtés, elle est souvent secouée et balayée par les vents forts et les tempêtes. La vie sur l’île – l’habitat humain, la végétation et les activités économiques – a été une lutte constante contre les éléments. Les hommes de Jeju partaient pêcher et beaucoup ont péri en mer, ce qui explique l’abondance de femmes et la pénurie d’hommes jusqu’à récemment [1]. En somme, les célèbres « trois abondances » de l’île signifient que ce sont essentiellement les femmes qui devaient supporter les charges de la vie quotidienne et faire face à la dureté de l’environnement, en l’absence quasi totale des hommes. La représentation symbolique de ces femmes de Jeju est la « femme de la mer » ou la « plongeuse » (Haenyo), parce qu’elles plongent tous les jours dans la mer sans savoir si elles en sortiront vivantes. On dit d’elles qu’elles voyagent entre « cette terre-ci » et « cette terre-là » (le pays de la mort).

L’entité protectrice des plongeuses est une déesse géante appelée Seolmundae Halmang (grand-mère). Selon le mythe de la création à Jeju, c’est la grand-mère Seolmundae qui a donné naissance à l’île. Ce mythe comprend cinq récits, qui portent sur la géographie de l’île et expliquent comment la déesse a essayé de relier l’île au continent, et comment elle a surmonté le problème de la famine. La lutte de cette déesse et la grandeur de son esprit et de son courage sont assez semblables à celles des Haenyo.

Dans l’île d’aujourd’hui, entraînée dans le rythme rapide de la modernisation et le développement du tourisme, la population des femmes plongeuses décline rapidement, de même que l’image de la déesse géante.
En 2012, il ne restait que 4702 plongeuses, et 90% d’entre elles avaient plus de 50 ans. En 1969 (il y a près de 50 ans), elles étaient 20 832. Avec la population de plongeuses, disparaissent leur culture et leurs systèmes de valeurs, très différents de ceux de la péninsule continentale. La culture haenyo est une organisation sociale égalitaire, centrée sur la femme et axée sur un modèle de symbiose homme-nature. Il est surprenant de découvrir l’existence de cette petite poche de culture étrangère, caractérisée par un mythe féminin de la création et par une société centrée sur la femme, dans une Corée profondément enracinée dans l’idéologie confucéenne et connue pour être farouchement patriarcale.

Il n’est donc pas étonnant que les défenseurs de la culture et de l’identité de Jeju soient préoccupés par la situation actuelle. Le Parc de pierre de Jeju (d’une superficie de 300 ha) a été créé pour commémorer le mythe de la création de Seolmundae Halmang et rappeler aux jeunes générations leurs ancêtres féminins. De nombreux bâtiments sont en cours de construction (un musée Haenyo et une université d’été Haenyo), et des chants Haenyo sont enregistrés et archivés à l’université [2]. Les études se sont multipliées sur le folklore et la culture des Haenyo, et beaucoup de livres ont été publiés sur leur mode de vie. Cependant, les enregistrements sont de simples données collectées, qui s’accompagnent de très peu d’analyses et sont principalement en coréen. Il me paraît donc urgent de faire connaître au monde entier le patrimoine immatériel, en voie de disparition, des femmes plongeuses de Jeju.

Le rêve du peuple de Jeju était d’être relié directement au monde extérieur sans passer par l’intermédiaire du continent, leur position ayant toujours été à la périphérie et non au centre. Ce rêve s’exprime dans la devise inscrite sur l’aéroport et à la sortie de l’aéroport en direction de la ville : « Le monde vient à Jeju, Jeju va au monde ». Depuis 1946, Jeju a le statut de province autonome spéciale, et avec l’essor de l’industrie touristique, le monde vient aujourd’hui à Jeju. Cependant, comme le souligne l’anthropologue Chuj (2010) [3], l’argent ne peut pas donner à l’île l’autonomie voulue ni la reconnaissance du monde. Il est important que les habitants de Jeju sachent (et puissent dire aux autres et se rappeler à eux-mêmes) qui ils sont et quelles sont leurs racines. À cette fin, il faudrait mettre en place une base de données en anglais sur Jeju et publier les résultats des recherches en anglais [4]. Les Haenyo et leur déesse protectrice (Seolmundae Halmang) sont des symboles centraux de l’identité de l’île. Une publication anglaise sur les Haenyo serait une contribution majeure au rêve de sa population et une manière de conserver le souvenir d’un patrimoine culturel immatériel en voie de disparition, celui de l’île de Jeju.

Afin de produire un manuscrit (à paraître en français et anglais) sur les Haenyo de Jeju et sur leur déesse protectrice Selmundae Halmang (mythe de la création de Jeju), j’ai dressé un bilan de la littérature (écrite presque entièrement en coréen), avec analyse et synthèse, en préparation des conférences que je donne depuis 2011 dans le cadre du programme d’été à l’Université nationale de Jeju. J’ai effectué un programme de travail de trois mois sur le terrain dans un village de plongeuses afin de vérifier ou de confirmer les informations obtenues par l’analyse de la littérature.

Ce travail sur le terrain a une valeur propre, car il m’a permis d’établir des comparaisons avec mes recherches antérieures sur le système matrilinéaire des Minangkabau en Sumatra occidental, en Indonésie. Les Minangkabau ont beaucoup attiré l’attention des anthropologues en raison de leur culture matrilinéaire. De nombreux anthropologues parlent à leur propos de « domination des femmes », mais, dans ma thèse et dans une publication ultérieure (2006), je propose une autre interprétation, à savoir que ni les femmes ni les hommes ne dominent, et que le pouvoir est partagé à part égale mais que les généalogies ont une dimension matrilinéaire. La population de Jeju présente des caractéristiques similaires à celle des Minangkabau. Certains habitants définissent l’île comme une société « matrilinéaire », mais aucune étude officielle n’a été menée jusqu’ici sur cette question.

Ok-kyung Pak, docteur en anthropologie, Associé de recherche, Centre d’études de l’Asie de l’Est, Université de Montréal, Québec, Canada

Notes

[1En 1935, le ratio par sexe à Jeju était de 10 femmes pour 6 hommes. En 2013, il était de un pour un.

[2www.jst.re.kr. (Archives Jejustudies, archives numériques), en coréen.

[3Voir la référence de la note ci-dessus.

[4Pour alimenter cette base de données, Jeju a créé de nombreux instituts de recherche tels que l’Institut de recherche sur la culture Tamla, les Études sur l’île de Jeju, l’Institut de recherche sur le développement de Jeju, l’Institut d’études de Jeju, l’Institut d’études 4.3. Chaque organisme a sa revue sur l’histoire ancienne et moderne de Jeju, sa mythologie, ses épopées et rituels chamaniques, l’histoire de ses femmes, ses plongeuses et leur culture, l’écologie des îles, etc.