Les Kararaô du centre du Brésil

Gustaaf Verswijver

Au début et au milieu du XXe siècle, les fréquentes attaques des Indiens Kayapó ont entravé le développement économique de régions entières du Brésil central. À l’époque, les Indiens Kayapó comptaient environ 5 000 personnes réparties en trois grands groupes : les Irã’ãmrai-re (souvent appelés « Kayapó de l’Araguaia ») qui se sont éteints en 1940 ; les Xikrin (le plus petit groupe) ; et les Gorotire (« ceux du grand groupe »), souvent appelés « les Kayapó du Xingu ». Les Gorotire étaient eux-mêmes divisés en cinq sous-groupes, dénommés Gorotire, Kubenkrankein, Kokraimôrô, Mekranoti et... Kararaô.

À partir de 1937, des liens amicaux ont été établis avec tous les groupes Kayapó, et la plupart des groupes ont été contactés à la fin des années 1950 et au début des années 1960. C’est à peu près le moment où des anthropologues de différents pays ont commencé à explorer ce vaste domaine – mal répertorié – des groupes et des sous-groupes Kayapó. Différentes raisons peuvent expliquer le statut particulier des Kararaô, la première étant que ces populations ont vécu dispersées dans trois très petites communautés et qu’elles furent pratiquement décimées par les maladies dans les premières années qui ont suivi leurs premiers contacts amicaux avec la société nationale. Aucun anthropologue n’a eu envie d’étudier le système social complexe et réputé des Kayapó dans une petite colonie comptant à peine une poignée de survivants. En conséquence, dans presque tous les travaux sur les Kayapó, les Kararaô sont « mentionnés » comme un sous-groupe des Gorotire, et c’est souvent l’unique référence à leur existence. Un seul article leur a été consacré sous le titre « A extinção dos índios Kararaô (Kayapó) - Baixo Xingu, Pará » (« L’extinction des Indiens Kararaô (Kayapó) – Bas-Xingu, Pará »). Il a paru en 1989 et son auteur, Expedito Arnaud, n’a pas réellement travaillé avec les Kararaô, mais plutôt sur la base d’entretiens avec les agents du gouvernement qui avaient établi les premiers contacts amicaux avec le petit groupe des Kararaô, et des vastes archives de la FUNAI (Fondation nationale indienne). L’article fait référence à un groupe de Kararaô qui, depuis, est considéré comme éteint.

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Meiti, le survivant kararaô jaraucu le plus âgé, dessinant la route empruntée par ses ancêtres. Photo Gustaaf Verswijver.

Cette observation conduit à l’histoire du groupe Kararaô. Les informateurs des Mekranoti m’ont raconté à plusieurs reprises comment un chef belliqueux des Kubenkranken, appelé Kôkôiamti, a tué un jour un vieux chef respecté du village. Craignant d’être tué en retour, Kôkôiamti quitta immédiatement le village après l’homicide. Il fut rejoint par des partisans et divers membres de sa famille. L’histoire dit que le groupe dissident a traversé le rio Xingu dans l’espoir de rejoindre les Mekranoti mais ceux-ci, connaissant la réputation de Kôkôiamti, tuèrent le chef belliqueux, et les autres s’enfuirent dans la forêt. Ces réfugiés furent appelés Kararaô, apparemment d’après le nom du petit groupe de Kôkôiamti dans le village principal des Kubenkrankein. Cet épisode, qui se situe au milieu des années 1930, est tout ce que l’on connaît réellement de l’histoire des Kararaô. On ne dispose pas d’informations sur la façon dont, au cours des décennies qui ont suivi l’affrontement avec les Mekranoti, au moins trois (voire même plus) petits groupes de Kararaô ont été trouvés et contactés entre 1957 et 1972, à plus de 400 kilomètres. Le phénomène des schismes chez les Kayapó a été largement étudié (Verswijver 1992), et il n’est donc pas surprenant que les Kararaô se divisent aussi en différentes factions. Et même, tout indique que le degré de fractionnement parmi les Kararaô dépasse de loin ce que l’on observe dans les autres groupes et sous-groupes Kayapó. Le mystère des Kararaô remonte donc à leurs débuts, et c’est pourquoi une étude approfondie de leur ethno-histoire est essentielle pour comprendre leur situation singulière aujourd’hui. D’ailleurs, bien que certains Kararaô vivent dispersés dans plusieurs villages kayapó, il existe aujourd’hui un village kararaô, qui compte une soixantaine de personnes, en majorité des Kararaô, avec quelques immigrés Kayapó. En raison de la faible population et du fait singulier que tous ces Kararaô sont descendants d’un seul couple kararaô (!), c’est la seule société kayapó connue à avoir vécu durant plusieurs décennies sans avoir une maison des hommes, des sociétés d’hommes, et la possibilité de mener les principales cérémonies de nommage, autant d’aspects considérés comme typiques, et même inhérents à la société kayapó telle que nous la connaissons par ailleurs. La question est donc de savoir comment l’absence de ces éléments a affecté la petite communauté des Kararaô ; autrement dit, comment une société kayapó peut-elle fonctionner sans pouvoir créer de « belles personnes » (du moins pas par le biais de mécanismes connus des cérémonies et des droits appartenant aux Maisons) ? Pourquoi les Kararaô s’abstiennent-ils de participer à des cérémonies dans les villages voisins des Kayapó, comme le font d’autres petites communautés kayapó émergentes.

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Une femme kararaô âgée regardant des photos d’archives de 1971. Photo Gustaaf Verswijver.

Il convient d’ajouter une note concernant le mot kararaô qui, en langue kayapó, fait référence à un type de cris prononcé lors de la préparation d’une attaque. Les Kararaô constituent sans doute un groupe kayapó qui a été négligé par les anthropologues, mais cela ne signifie pas que le nom soit inconnu. En effet, le gouvernement brésilien avait prévu, dans les années 1980, de construire une série de barrages hydroélectriques le long du Xingu, dont le premier et le plus grand devait s’appeler Kararaô à cause de la proximité du village portant ce nom. Les Kayapó refusèrent que des barrages hydroélectriques soient construits à proximité (ou à l’intérieur) de leurs réserves. Ils s’opposèrent également à ce qu’un terme kayapó désigne quelque chose dont ils ne voulaient pas. C’est pourquoi, en 1989, tous les Kayapó ont uni leurs forces pour manifester dans la petite ville d’Altamira contre la construction du premier barrage. La manifestation, qui a duré trois jours, a attiré l’attention des médias internationaux. Cette action, combinée à l’incursion de quelques jeunes chefs kayapó dans les locaux de la Banque mondiale, où ils ont exprimé leur opposition, a contraint le gouvernement brésilien à faire marche arrière. Aujourd’hui, trente ans plus tard, le barrage est en construction. Il porte le nom de Belo Monte. Il est incontestable que ce barrage aura des répercussions profondes sur la petite et fragile communauté des Kararaô, d’autant que l’une des retenues touchera la frontière nord de leur réserve.